Tu te souviens quand on trouvait presque normal de mettre un réveil pour avoir le droit d’acheter des baskets ? Avec le recul, il fallait quand même être sacrément motivé pour se lever un samedi matin et se faire recaler par une application. Entre 2016 et 2022, acheter une paire convoitée ressemblait parfois à un parcours du combattant. Tu remplissais ta raffle, puis tu préparais ta carte bancaire. A 8h59, tu fixais SNKRS comme si ta vie en dépendait. Puis, à 9h02, le fameux « L » tombait. Circulez, il n’y a rien à voir.
Le plus drôle, c’est que cette frustration alimentait justement la drop culture sneakers. Supreme, Yeezy, Jordan 1, Dunk, Off-White ou Travis Scott nous avaient habitués à cette drôle d’équation : plus une paire devenait difficile à acheter, plus elle semblait désirable. Aujourd’hui, les drops existent toujours, bien sûr, mais la magie opère moins facilement.
Quand acheter des sneakers devenait un sport de compétition
Il faut reconnaître que le système tournait comme une horloge. Une marque limitait les quantités, la sneaker disparaissait en un rien de tempos et les resellers la remettaient aussitôt sur StockX avec une jolie culbute au passage.
La rareté faisait alors monter la hype, qui faisait grimper le resale, lequel nous confirmait ensuite que la paire devait forcément être exceptionnelle. Bref, le serpent se mordait la queue et, nous, on regardait tranquillement une Nike Dunk à 120 euros partir à 400 euros.
Sauf qu’à force de tirer sur la corde, elle finit par casser. Sur les réseaux sociaux, plusieurs sneakerheads expliquent que cette course permanente à la rareté a fini par les pousser vers d’autres modèles. Je les comprends : lorsque tu as des centaines de bonnes sneakers sous le nez, pourquoi vendre un rein pour obtenir celle qu’une application vient de te refuser ?
La Nike Dunk Low Panda a fini par tomber de son piédestal
La Nike Dunk Low Panda raconte presque toute cette histoire à elle seule. En pleine frénésie, cette Dunk noire et blanche pouvait atteindre plusieurs centaines d’éuros au resell. Nike a ensuite multiplié les restocks et, comme par magie, son aura s’est dégonflée. La citrouille est redevenue carrosse. Ou plutôt l’inverse. Pourtant, la chaussure n’avait pas changé d’un poil. C’est notre regard qui avait bougé. La Panda est simplement redevenue ce qu’elle était depuis le départ : une Nike Dunk noire et blanche, polyvalente et facile à porter. Une bonne basket, quoi. Pas la Joconde avec une semelle en caoutchouc.
Les chiffres racontent d’ailleurs la même histoire. En 2024, les transactions de Nike Dunk sur StockX avaient chuté de 41 % sur un an, tandis que le prix moyen de la Jordan 1 reculait de 18 %. Au même moment, Asics progressait de 589 %, notamment grâce aux Gel-1130 et Gel-Kayano 14. Autrement dit, les gens n’ont pas arrêté d’aimer les sneakers. Ils ont simplement commencé à regarder ailleurs.
Le problème, ce n’est pas la sneaker, ce sont les recettes réchauffées
Matt Powell le résume très bien dans son analyse Sneakernomics. Selon lui, l’industrie ne traîne pas seulement trop de stock sur les bras : elle traîne surtout les mauvais produits. Les nouveautés continuent de séduire, alors que certaines silhouettes pressées jusqu’à la dernière goutte commencent logiquement à fatiguer. On peut difficilement reprocher au consommateur de vouloir changer de disque après avoir entendu le même refrain pendant dix ans. Pendant ce temps, Asics, Salomon, Saucony, New Balance ou Vans récupèrent une partie de cette envie d’ailleurs. En 2026, Saucony affichait même une croissance de 239 % sur StockX, notamment grâce à la ProGrid Omni 9. La hype n’a donc pas disparu. Elle s’est éparpillée.
Tu peux aujourd’hui te passionner pour le running rétro, le skate, les modèles rétro issus des archives, les sneakers inspirées du football ou les modèles performance sans attendre qu’une marque te dise quelle paire tu dois absolument acheter sous peine de rater ta vie. C’est peut-être ça, au fond, la véritable fin de la drop culture. Le consommateur a pris le pouvoir. Les marques n’ont plus la capacité de dicter les tendances.
Pendant dix ans, l’industrie sneaker a réussi un sacré tour de magie : elle a transformé notre frustration en désir. Désormais, lorsqu’un consommateur prend un L sur SNKRS, il peut avoir une réaction autrement plus inquiétante pour les marques que de râler sur Twitter. Il s’en fout, ferme l’application… pour aller acheter autre chose.
Photo : @shitsmint






