Un peu de délicatesse dans un monde de brutes. La firme de Lexington vend des sneakers à partir de 140€ en s’inspirant d’un endroit chill où les Japonais payaient l’équivalent de quelques centimes pour boire un café en silence. Quelque chose cloche avec ce pack Saucony Kissaten, non ?
C’est quoi un kissaten, concrètement ?
Pose ton téléphone deux secondes, je t’explique. Un kissaten, c’est un café traditionnel japonais né dans les années 1920, qui a vécu son âge d’or entre les années 60 et 80. A l’époque où il n’y avait pas de Wi-Fi, ni de playlist Spotify. De la porcelaine dépareillée, du jazz en fond, une lumière douce et un patron qui évite les prises de tête. Le kissaten résistait au temps. Ce n’est aucunement par nostalgie bêbête, mais par conviction profonde. C’était l’anti-modernité revendiquée dans un Japon qui s’accélérait à toute vitesse dehors. En gros, le kissaten c’était le « non merci » poli adressé à la modernité envahissante.
Pourquoi toutes les marques louchent vers Tokyo
Bonne question et la réponse va peut-être te surprendre. Ce n’est pas du tout une histoire d’amour sincère pour la culture japonaise. J’y vois une histoire de survie commerciale. Les collectionneurs crèvent sous les sorties, les collaborations et les coloris en édition limitée que personne n’a vraiment réclamés. Le marché a tellement saturé les cerveaux que la désirabilité s’effondre à mesure que l’offre explose. Saucony, Asics, New Balance (et d’autres marques) : ils ont tous flairé le même truc au même moment. Le kissaten débarque quand une génération entière de sneakerheads cherche désespérément une sortie de secours. C’est le vinyle dans un monde de streaming. Il est techniquement moins pratique, mais émotionnellement tellement plus honnête.
Ce que ces marques ont bien pigé, c’est que s’associer à une esthétique de la retenue leur permet de paraître moins dans le commercial qu’elles ne le sont vraiment. Elles te vendent de l’exclusivité en empruntant les codes d’un lieu qui, lui, n’excluait absolument personne.
Motifs floraux, satin rose, suède vert et tirage au sort
Le 15 avril dernier, Saucony Originals sort trois modèles (voir les paires) : Saucony ProGrid Triumph 4 (170€), Saucony Omni 9 (180€) et Saucony Shadow 5000 (140€), avec deux autres silhouettes annoncées dans la foulée (Speed 5 et Ride 19). La Triumph 4 porte un motif de tasse ébréchée imprimé sur du suède craquelé brillant : une vieille porcelaine abîmée par le temps, fidèlement reproduite. La Omni 9 emprunte un liseré satin rose à une nappe pendant que la Shadow 5000 mise en toute sobriété un vert pastel. A partir d’un concept cohérent, Saucony te livre 3 lectures différentes d’un bouquet de fleurs. Et pour boucler le tout, la firme américaine choisit ce pack pour lancer sa première raffle EQL (sur la Triumph 4) comme un kissaten qui n’aurait que huit tables et avec aucune réservation possible. Tu vois le paradoxe ? Ils ont recréé la rareté artificielle d’un lieu qui, historiquement, accueillait tout le monde sans chichi.
La contradiction qui me colle à l’esprit
Honnêtement, c’est là que ça me titille un peu même si dans son ensemble le pack Saucony Kissaten séduit par sa fraîcheur. S’inspirer d’un endroit qui prônait la simplicité radicale pour vendre des sneakers via un tirage au sort numérique, c’est une contradiction massive ou une cohérence parfaite ? Je penche sincèrement pour les deux. Ce qui m’inquiète davantage, c’est la suite logique : quand le kissaten sera complètement épuisé comme référence culturelle, vers quel autre refuge japonais ces marques vont-elles se retourner ? Et est-ce qu’il en restera quelque chose d’intact pour ceux qui l’aimaient vraiment ?
Saucony Progrid Omni 9 Kissaten
Saucony Progrid Triumph 4 Kissaten
Saucony Shadow 5000 Kissaten
Photos : @sgo8









